Misogynie dans un pièce

Cette année, le Phoenix Musical et le CoMUM ont décidé de monter la comédie musicale Au fond des bois (traduction originale de Into the Woods). Dans la troupe, le processus suivant la sélection du prochain projet consiste à la traduction du texte et des chansons originales. Ainsi, le département de création du Phoenix Musical se met à la tâche et tente d’être le plus fidèle possible au texte original tout en respectant les rythmes et les phrases musicales. Ce faisant, les traducteurs et toute l’équipe se rendent compte que certains passages sont plutôt misogynes. En d’autres mots, une lecture féministe de la pièce peut faire remarquer que les personnages féminins sont subordonnés aux personnages masculins ou sont moins bien étoffés que ces derniers. Puisqu’il est impossible de changer la narration à cause des droits liés à l’obtention de la pièce de Sondheim et Lapine, produite pour la première fois en 1986, comment peut-on contourner les aspects sexistes de la pièce? Dans ce cas-ci, c’est grâce à la mise en scène qu’il a été possible d’aborder cette problématique. J’ai donc rencontré la metteure en scène et scénographe du projet Au fond des bois, Audrée Rossignol, pour voir de quelle manière elle était parvenue à travailler avec un texte qui semble misogyne a priori.

Q: En recevant le texte au départ, à quoi as-tu pensé en premier ou quels ont été tes choix?

R: C’est surtout graduel, puisque face à des personnages qui sont stéréotypés, il est difficile de voir à la première lecture la profondeur de chacun des personnages. Il est donc nécessaire d’analyser le texte. Au premier niveau, une scène peut ne pas sembler problématique, mais après une lecture critique, on peut constater à quel point cette histoire peut s’inscrire dans une tradition du théâtre qui est sexiste. Ce sont sur ces aspects que je me penche d’abord pour la mise en scène.

Par exemple, la relation entre le Boulanger et la Femme du boulanger dans laquelle la femme serait plus forte et où le mari, à son opposé, devra être soumis. Dans cette dynamique, la femme est dépeinte comme une mégère et l’homme, comme une personne qui manque de colonne. Mais, en fait, les deux ont quelque chose à dire dans cette relation et c’est la décision que j’ai prise. Par exemple, si le Boulanger tombe c’est la Femme du boulanger qui l’aide à se relever plutôt que l’inverse. Ce sont de petits éléments, des choix faits sans qu’il n’y ait de didascalies à ce sujet, qui peuvent être adaptés avec la mise en scène. J’ai voulu lui donner à la Femme du boulanger une personnalité qui n’était pas décrite littéralement dans le texte : elle aussi a des rêves, des envies, des ambitions qui sont indépendants de son mari, de sa relation conjugale.

Q: Étant donné que dans un texte dramatique, ce n’est pas écrit littéralement comme dans un roman, c’est avec la mise en scène que l’on parvient à donner cette profondeur aux personnages.

R: Oui, il y a certaines choses qui sont plus déterminées dans le texte, alors que d’autres sont laissées à l’interprétation. C’est très libre à la mise en scène, il est donc possible d’y mettre des couleurs différentes.

J’ajouterais que la relation de la Femme du boulanger et du Prince de Cendrillon peut sembler problématique à la première lecture. En fait, c’est écrit de façon à ce que le Prince ait vraiment le dessus sur la Femme du boulanger. À cause du pouvoir, de l’argent, l’influence, la Femme du boulanger est impressionnée. De la manière dont c’est écrit, on croit que la femme est donc obligée de répondre à ces avances.

Q: Alors, c’est la représentation d’une relation où une personne est en position d’autorité et qui tire avantage de sa position.

R: Exactement, la scène où la Femme du boulanger et le Prince de Cendrillon s’embrassent pour la première fois était une scène très difficile à faire. Dans le texte, on a l’impression que le Prince embrasse la Femme pour lui couper la parole alors qu’elle se laisse fondre, passive. Alors, je voulais changer cette dynamique pour qu’on puisse voir de la séduction de la part de la femme aussi, afin de montrer qu’elle aussi le désire. Cela permet de montrer qu’elle aussi peut avoir un certain pouvoir dans la relation. Avec ses actions et ses gestes, elle séduit le Prince autant que le Prince la séduit et, ainsi, il y a une relation d’égalité. L’idée, c’est de briser le stéréotype du chasseur actif qui veut séduire une proie passive.

Q: Il existe aussi un double standard entre les personnages masculins qui peuvent être riches, beaux et avoir beaucoup de pouvoir alors que les personnages féminins doivent faire un choix entre la beauté et le pouvoir, n’est-ce pas?

R: C’est une des caractéristiques qui ne peut pas être changée malheureusement parce que le texte est écrit de cette façon. J’ai notamment remarqué quelques lignes dans le texte qui sont beaucoup moins subtiles à ce sujet. Notamment, le Narrateur dit, lorsque la Sorcière parvient à retrouver sa beauté et qu’elle perd ses pouvoirs, qu’il s’agit en fait d’une chose commune aux contes de fées. Donc, c’est une loi non écrite ou une convention dans les contes qui fait en sorte que les personnages féminins doivent faire un choix entre le pouvoir et leur féminité/leur beauté, comme l’entend le stéréotype de la beauté classique. Il y a toujours des conditions, un prix à payer pour avoir accès à l’un de ces privilèges.

 

En conclusion, la latitude dans l’interprétation d’un texte dramatique a des limites, mais il est tout de même toujours possible, grâce au sous-texte, de concevoir une mise en scène qui remédie à certains problèmes liés aux relations de pouvoir (sexisme, racisme, classisme, etc.). Durant l’entrevue, j’ai pu constater que le travail de mise en scène est primordial dans l’interprétation d’un texte et dans la manière dont les spectateurs recevront cette histoire racontée par les acteur.trices. Pourtant, force est de constater, et en tant qu’amatrice de théâtre et de comédie musicale c’est un constat personnel, qu’il reste toujours certaines résistances dû au fait que les pièces de comédie musicale (et autres textes dramatiques) sont majoritairement écrites par des hommes blancs de classe moyenne; il n’y a qu’à penser aux pièces les plus présentées pour arriver à cette affirmation. Peut-être qu’une solution aux problèmes de propos sexistes, racistes et autres dans les textes dramatiques serait justement que plus de pièces écrites par des femmes et des minorités visibles soient produites.

(1) Wolf, Stacey (2014). Guest Post : Into the Woods. Repéré à http://feministspectator.princeton.edu/2014/12/27/guest-post-into-the-woods/

 

**Crédit photo à VeePhoto Studio**

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