Les chroniques d’un passif agressif: Les contrecoups du « Love Money »

Les projecteurs vous éblouissent, ce qui reste de votre maquillage vous coule dans les yeux, les mains moites de vos collègues ne savent plus s’il faut s’élever au-dessus des têtes ou à 90 degrés devant, les rangées ne sont clairement pas droites… c’est le salut de fin de spectacle le plus désorganisé du monde. Qu’à cela ne tienne! Le public est en feu! Dans la salle se retrouvent les supporters les plus attachés aux personnes avec qui vous partagez la scène. Ils sont là, non pas pour être divertis, mais pour vous encourager. Les applaudissements persistent et sont accompagnés d’une voix stridente qui lance un « On t’aime, Brigitte! » (note à vous-même : dire à Brigitte de ne plus inviter son amie). Il n’y a pas de rideau de scène, vous devez donc attendre que l’éclairage s’éteigne. Malheureusement, puisque les lumières de la salle sont maintenant ouvertes, tout le monde vous voit quand même. Vous emboîtez alors le pas à vos collègues dans un défilé de sortie de scène ralenti par des gens qui décident spontanément que c’est le moment idéal pour faire un post-mortem du show en coulisses. Après quelques minutes malaisantes, coincé sur scène à avancer comme si vos pantalons étaient tombés à vos chevilles, vous atteignez enfin la coulisse. Il ne vous reste plus qu’à aller dans l’entrée du théâtre, pour vérifier qui de vos proches a répondu à l’invitation et a pris la peine de venir assister au spectacle.

Heureusement, vous avez pris la peine de placarder votre profil Facebook de photos de répétitions, tirées hors de leur contexte, qui en disent davantage sur la qualité de votre lieu de répétition que sur la qualité de votre spectacle. Bien sûr, il y a cette histoire d’algorithme – dont tout le monde parle – qui fait en sorte qu’il n’y a pas un chat qui a vu passer vos publications, mais au moins vous aviez un beau logo de compagnie! (Allez lire la définition de sophisme.) Telle une voiture coincée dans un banc de neige, vous tentez de traverser la meute d’admirateurs sans trop vous imposer. Soudain, les grands-parents d’un des artistes du spectacle reconnaissent votre habillement et s’empressent de vous mentionner à quel point vous aviez beaucoup de texte à apprendre, que vos costumes et vos décors étaient sublimes et que c’était une de leurs soirées préférées. D’un sourire des plus surjoués, vous réussissez à vous « traction-aider » loin de ce couple bucolique, en vous demandant pourquoi ils n’ont rien dit sur votre jeu, votre voix et votre agilité… À bien y penser, puisque vous vivez votre rush d’adrénaline et que l’endorphine embarquera sous peu, l’émotif « post-show » est encore trop à vif pour vous faire dire les véritables lacunes de votre performance.

Du coin de l’œil, vous croisez l’agent d’un de vos amis, vous n’osez pas aller lui parler, au risque qu’il n’ait pas aimé et que cela brûle toutes vos chances d’être un jour représenté par lui. Mieux vaut l’éviter. Au même instant, vous passez à côté de Brigitte, qui est entourée d’une demi-douzaine de ses fans qui l’encensent de compliments partiaux, biaisés et ô combien arbitraires… Ça y est! Vous avez mis un visage sur la voix stridente. Les compliments déferlent, mais nullement en votre direction. C’est alors que le doute s’en prend à vous! Vous avez besoin de valorisation et de commentaires positifs, et ce, maintenant!

Sauvé, vous reconnaissez une amie qui ne savait pas que vous étiez dans le spectacle et qui vous raconte le trépidant moment où elle a lu le programme et a constaté que votre photo de casting d’il y a cinq ans y était. Non seulement votre photo est désuète, mais la personne qui s’est improvisée infographiste sur le projet en a bousillé les proportions en glissant naïvement le coin de l’image sans appuyer sur la touche “shift” du clavier. Après tout, vous êtes en effet 125% plus large qu’à l’époque. Votre amie vous regarde de façon mitigée, elle choisit ses mots, elle cherche par où commencer. De toute évidence, elle n’a pas aimé votre performance. Vous sentez votre relation s’amincir au point de ne plus jamais être la même. Le moment se compare au silence qui suit une confession privée hurlée dans un club alors que le DJ décide de couper la musique. Le mot tabou commence à vous brûler les lèvres: le 3,14159265 de la fierté, la glande mammaire bovine de l’arrogance, l’oiseau bavard de la vanité… La pression psychosomatique est trop forte, vous ne pouvez plus vous censurer, vous êtes le premier surpris de vous entendre dire: « Pis? »

C’est alors que votre amie se désole de savoir que vous avez travaillé si fort et si longtemps pour une seule fin de semaine de représentations. Elle s’avance en suggérant que le spectacle devrait se promener à travers la province. C’est à se demander : si la salle n’est remplie partiellement que par des gens qui connaissent au moins une personne de la distribution, qu’en sera-t-il des salles situées dans les régions que vous n’avez même jamais visitées?

Vous vous souvenez de votre premier spectacle; toute votre famille, vos amis et vos collègues vous attendaient, bouquets de fleurs en mains, pour glorifier votre performance. Au fil du temps, vous avez commencé à participer à de plus en plus de productions et le nombre de supporters dans votre comité d’accueil s’est mis à diminuer. Inévitablement, à force de passer d’un projet à l’autre, la particularité de chaque prestation s’affaiblit. Votre public affectif se démobilise et progressivement s’engage à venir au prochain, ou à l’autre d’après, ou à celui qui adonnera. Vous sentez votre pouvoir de vente et votre capacité d’influence se défiler. Quand aurez-vous l’opportunité de jouer dans un spectacle sans devoir vous soucier du nombre de billets que vous avez vendus ou du nombre de commanditaires que vous avez convaincus? Vous rêvez du jour où vous n’aurez plus à affronter la roulette russe des commentaires « post-show », où vous pourrez passer du salut à la loge sans détour, où vos spectacles ne dépendront plus du « Love Money. » Entretemps, vous persistez à sonder les halls de théâtre, question de remonter votre égo, et peut-être de faire face à une opportunité de réseautage.

Une main vient se déposer sur votre épaule. Serait-ce la personne qui vous offrira le plus pertinent des commentaires? Vous vous retournez pour constater qu’il s’agit de votre régisseur, les artistes sont demandés sur scène pour aider au démontage des décors. La sortie de scène a été trop longue, le démontage est retardé et la production ne peut payer le temps supplémentaire des techniciens.

Philippe Gobeille